Martin Auer: L'Étrange guerre, Histoires pour l'éducation à la paix

   
 

L’Argent

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Traduit par Geraldine Rouland

Relu par Rosine Chappon

Le rêveur
Le garçon bleu
Sur la planète des carottes
La peur
Encore la peur
Les étranges habitants de la planète Hortus
À l’arrivée des soldats
Les deux combattants
D'homme à homme
La grande guerre sur Mars
L'esclave
Les bons calculateurs
L'étrange guerre
Arobanai
Serpent étoilé
Les bouchons
Devant notre porte
Les deux prisonniers
La Justice
L’Argent
Histoire d'un bon roi
Rapport auprès du Conseil de l'Union des systèmes solaires
La bombe
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« Alors c'est quoi, cet argent, au juste ? demanda le vieux Kitunda en tournant le petit morceau de papier entre ses doigts.

– Ça a une très grande valeur aux yeux des étrangers, lui répondit son fils. L'agent délégué dit que si tu en possèdes vraiment beaucoup, alors on te considère comme un homme riche.

– C'est stupide, dit le vieux Kitunda. Si tu as beaucoup de bétail, beaucoup de champs de maïs et d'ignames, une belle maison et de nombreux enfants, alors tu es riche ! Mais un tas de papiers, ça sert à quoi ? Est-ce qu'on peut le manger, s'habiller avec, ou dormir dessus ?

– Eh bien, le délégué dit que tu peux le transformer en tout ce que tu veux : une maison, une vache, ou encore de beaux vêtements comme ceux des étrangers.

– C'est magique, alors ?

– Non, tu peux seulement échanger ces bouts de papier contre ce que tu veux. Si tu vois une belle maison, tu donnes simplement quelques papiers à son propriétaire afin qu'il te la donne en échange. S'il refuse, tu lui donnes plus de papiers. Et si tu lui donnes assez de papiers, il finira par te donner sa maison. Du moins, c'est ce que le délégué m'a expliqué.

– Alors, ça doit être de la magie très puissante. Elle rend sûrement le propriétaire de la maison complètement fou !

– Non, c'est pas ça. Le propriétaire de la maison peut échanger l'argent contre quelque chose d'autre : contre une voiture par exemple, comme celle des étrangers, ou contre beaucoup de nourriture, ou encore contre une autre maison. Il te laissera donc sa maison pour de l'argent, parce qu'avec l'argent, il peut aller vivre ailleurs et s'y acheter une maison. C'est impossible de transporter une maison autrement !

– Mais s'il est assez bête pour donner sa maison en échange de bouts de papier, comment sait-il qu'il trouvera une autre personne, aussi bête que lui, qui échangera des objets de valeur contre des bouts de papier ?

– Père, je sais vraiment pas. Mais le délégué dit que tout le monde sait que l'argent a de la valeur. C'est pour ça que tout le monde est prêt à échanger des choses contre de l'argent. »

Le vieux Kitunda secoua la tête.

« C'est ce délégué qui t'a donné cet argent ?

– Oui. Il m'a dit de retourner au village, et de demander à tous les jeunes hommes de venir travailler à la plantation de coton. C'est pour ça qu'il m'a donné l'argent. Et il a dit qu'il m'en donnerait plus pour chaque homme qui vient travailler.

– Alors, il veut que les hommes travaillent pour lui, dans sa plantation, et il leur donnera de l'argent en échange ?

– Eh bien, c'est pas sa plantation, mais celle de son patron. C'est son patron qui nous donnera l'argent.

– Ils veulent donc que tu ailles cueillir du coton pour des bouts de papier sans valeur. Mais alors, qui va s'occuper de tes vaches, cultiver tes champs et récolter le maïs et les ignames ?

– Le délégué dit qu'avec l'argent que son patron va nous donner, nous pourrons acheter plus de maïs et d'ignames que nous en récolterions dans nos champs.

– Et si jamais il mentait ? Comment savoir combien ce bout de papier vaut vraiment ?

– Je sais pas, Père. »

Le vieil homme réfléchit un moment.

« Si tu fais du commerce avec quelqu'un, tu dois connaître la valeur de ce que tu donnes, et la valeur de ce que tu reçois. Tu sais, les gens de la forêt, ils cultivent pas le maïs et l'igname. À la place, ils nous rapportent, de la forêt, de la viande séchée et du miel sauvage, et nous leur donnons du maïs et des ignames. Et tu sais ce que ce vieil Ekianga dit quand il pense que je ne lui donne pas assez de maïs en échange de sa viande ? Il dit : « Mais voyons, la chasse de cette antilope m'a pris un certain temps. Si tu me donnes aussi peu de maïs, chasser pour toi n'en vaut pas la peine. Je ferais mieux d’acquérir mon propre champ ! » Mais s'il me demande trop de maïs, je lui dis alors : « Mais voyons, défricher un champ, arroser le maïs, le récolter et le faire sécher, c'est beaucoup de travail ! Si tu me donnes aussi peu de viande pour mon maïs, je ferais mieux d'aller moi-même chasser dans le bois. »

– Je sais combien vous marchandez tous les deux chaque fois, dit en souriant le fils de Kitunda. Et je comprends ton raisonnement.

– Et il est correct. Si nous voyons les gens de la forêt grossir trop, nous savons que nous leur donnons trop de maïs pour leur viande. Et s'ils nous voient grossir trop, ils savent qu'ils nous donnent trop de viande pour notre maïs. Donc, tu vois, ça finit par s’équilibrer et nous échangeons un jour de chasse contre un jour de culture. Mais cet argent, je sais pas comment on le fabrique, et je connais pas l'homme qui le fabrique. Comment veux-tu que je sache ou même devine combien de bouts de papier on fabrique en un jour ?

– J'ai posé la question au délégué. Il a dit que des machines fabriquent les billets dans la grande ville, et elles en fabriquent des milliers en une heure.

– S'ils peuvent en fabriquer autant en si peu de temps, alors ces bouts de papier valent vraiment rien ! Même pas un grain de maïs ! Mon fils, écoute-moi : va pas travailler à la plantation. Va cultiver tes champs à toi. Ainsi, ta famille et toi aurez plein de nourriture, et tout le monde comprendra que tu es riche et te respectera.

– Je vais y réfléchir, Père », répondit le fils de Kitunda.

Le fils de Kitunda alla voir ensuite un voisin, afin de lui montrer l'argent que le délégué lui avait donné.

« Les étrangers appellent ça de l'argent. Peux-tu y jeter un coup d’œil ? Que peux-tu me donner en échange ?

– En échange de ça ? demanda le voisin en riant. Rien ! Quand j'ai besoin de ça, je vais cueillir les feuilles d'un buisson. Et tu sais pour quoi faire… »

Le fils de Kitunda alla alors voir un autre voisin.

« Ma femme n'a plus de sel. Pourrais-tu m'en donner en échange de cet argent ?

– Écoute, mon ami, répondit l'autre voisin, au nom de notre amitié, je vais te donner du sel. Tu me le rendras quand tu pourras, ou tu me donneras des racines de manioc en échange. Mais peux-tu bien me dire ce que je ferais de ces bouts de papier ?

– Eh bien, les étrangers te les échangeraient contre ce que tu veux, du sucre par exemple, ou un beau tissu de coton.

– Oui, j'en ai entendu parler. Mais j'y crois pas. Tu vois, si j'ai une chèvre, je sais que je peux toujours l’échanger contre quelque chose d'autre, parce que tout le monde a besoin par moments de boire du lait ou de manger de la viande. Mais qui me garantit que je trouverai quelqu'un qui a besoin de bouts de papier sans valeur ? »

Le fils de Kitunda alla ensuite partout dans le village. Mais personne n'accepta d'échanger quelque chose contre son argent, et personne ne voulut partir travailler à la plantation avec lui. Lui non plus n'y alla donc pas. Il suivit plutôt la trace de son père et de son grand-père, et cultiva ses propres champs. Sa famille était en bonne santé et bien nourrie, et tout le village le respectait.

Dans le port maritime de la ville, les navires étrangers déchargeaient leur cargaison de produits destinés à être vendus aux habitants de la région. Une fois chargés de coton, de cuivre, et de diamants, les bateaux repartaient approvisionner le pays des étrangers. Dans la ville, le gouverneur se réunit avec ses conseillers.

« Nous avons des problèmes, déclara-t-il. Le commerce avec la métropole pourrait beaucoup mieux faire. Ce pays est parfait pour la culture du coton, et il regorge de cuivre et de diamants. Mais nous ne parvenons pas à embaucher assez d’ouvriers pour aller creuser dans les mines, ou travailler dans les champs de coton.

– Quelle en est la raison? demanda le président de la Chambre de commerce. Ce pays a de nombreux habitants. Que font-ils donc de leurs journées ?

– Ils cultivent du maïs et des bananes sur leurs propres terres. Ils élèvent quelques vaches et quelques chèvres pour produire leur viande et leur lait. Apparemment, cela les satisfait pleinement ! répondit le directeur de l'Agriculture.

– C'est une bande de fainéants, ajouta le commandant de l’Armée coloniale. Nous devrions juste les faire travailler de force dans les plantations.

– Non, travailler pour un salaire ne les intéresse tout simplement pas, dit le directeur de l'Agriculture.

– Pourquoi cela, à votre avis ? demanda le président de la Chambre de commerce.

– Parce qu'ils n'ont pas la moindre notion d'argent. Ils pensent qu'il s'agit seulement de morceaux de papier sans valeur.

– Dans le fond, ils ont raison. Ce sont vraiment des morceaux de papier sans valeur, dit en riant le président de la Chambre de commerce. Je me demande parfois pourquoi cela fonctionne. Je parie que les gens d'ici évaluent encore leur richesse en nombre de vaches et de chèvres.

– C'est exact, dit le directeur de l'Agriculture.

– En un sens, je tombe d'accord avec eux. Avec des vaches, on s'y retrouve facilement. On peut toujours trouver quelqu'un qui veut manger de la viande ou boire du lait. Au pire, on peut toujours la manger soi-même si on ne réussit pas à l’échanger. Avec de l'or, c'est pareil. On peut toujours s'en servir de bijou ou faire réparer ses dents avec. Mais, bien évidemment, nous ne pouvons pas payer ces gens avec des vaches. Vous savez, un de mes professeurs d’université disait que n'importe quoi peut servir d'argent, à condition que les gens croient que c'est une monnaie.

– Alors, comment nous y prendre pour leur faire croire cela ? demanda le gouverneur.

– Les jeunes hommes, pensa tout haut le président de la Chambre de commerce, refusent de venir travailler pour de l'argent parce que les fermiers refusent de leur échanger de la nourriture contre de l'argent. Les fermiers, à leur tour, refusent l'argent parce que les artisans refusent de leur fournir des pots ou des houes, en échange. Et ainsi de suite.

– Dans ce cas, nous devrions faire adopter une loi qui les force à accepter de l'argent lorsque quelqu'un veut leur acheter quelque chose, dit le commandant de l’Armée coloniale.

– Cela n'est pas aussi simple, objecta le directeur de l'Agriculture. Ils cacheraient simplement leurs produits, et prétendraient ne rien avoir à vendre. C'est ce qui s'est passé dans d'autres pays. Nous ne serions pas capables de surveiller tout le monde, tout le temps. Non, d'une manière ou d'une autre, nous devons les convaincre qu'ils ont besoin d'argent, et que le commerce ne peut se développer sans argent.

– Les convaincre ne sera pas aussi difficile, s'exprima le directeur des Finances, resté silencieux jusqu'ici.

– Comment cela ? demanda le gouverneur.

– À défaut de les forcer à accepter de l'argent, nous pouvons les forcer à nous verser de l'argent. Nous allons exiger que tout le monde paie des impôts. C'est facile de vérifier si quelqu'un a payé ses impôts. De plus, l’impôt devra être payé en papier monnaie. Tout le monde devra donc se procurer cet argent, d'une manière ou d'une autre. Ainsi, les gens accepteront de travailler pour de l'argent, et d’échanger des produits contre de l'argent. Nous aurons les ouvriers dont nous avons besoin, et nous pourrons leur vendre nos produits.

– C'est une excellente idée ! » s’écria le gouverneur.

Le président de la Chambre de commerce et le directeur de l'Agriculture applaudirent.

« Et s'ils ne paient pas, ils iront en prison ! » ajouta le commandant de l’Armée coloniale. Cette fois, c'est lui qui reçut les applaudissements.

Dans le village du vieux Kitunda, les jeunes hommes étaient sur le point de partir pour la plantation.

« Eh bien, soupira le vieux Kitunda, maintenant, ils ont ce qu'ils voulaient.

– Père, ne t’inquiète pas, dit le fils de Kitunda. Je gagnerai l'argent nécessaire pour payer tes impôts, ceux de Mère et ceux de ma femme. Comme ça, la famille sera à l'abri.

– Oui. Mais les champs vont se gaspiller, parce que tes bras forts seront pas là. On sera jamais plus capable de se débrouiller tout seul. On est à la merci de l'argent des étrangers et du travail qu'ils nous laisseront faire. »

Le vieux Kitunda étreignit son fils.

« J’espère être toujours en vie pour t’accueillir à ton retour de la plantation. Mais d'un autre côté, j'ai peut-être pas envie de vivre plus longtemps. Tu sais, à leur arrivée, certains d'entre nous voulaient se battre contre eux. Aujourd'hui, ils nous ont vraiment vaincus. Rien sera jamais plus comme avant. »

Alors, les jeunes hommes s'en allèrent.


   
 

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